Cher Bernstein et cher Neumann,
Ou
Cher Neumann et cher Bernstein

Je ne sais par lequel de vous deux commencer, moi qui dois finir.

On m’a demandé d’écrire à ma mère, ce qui signifie que je dois avoir plus de quarante de fièvre et très peu d’heures à vivre. Pas de chance, n’est-ce pas ? Mourir à vingt-six ans. Et n’avoir même plus de famille à qui confier mes dernières pensées. Mais cette infortune devient si banale aujourd’hui. Je crois même n’avoir pas le droit de me plaindre. Après tout, je meurs dans un lit propre et blanc avec au-dessus de moi le beau visage de sœur Lucie. Je ne pourrirai pas dans la boue, entre deux tranchées ; les vivants ne verront pas les gaz gonfler mon ventre, ne supporteront pas l’odeur de ma décomposition, ne seront pas obligé, plusieurs semaines après ma mort, à la faveur d’une récupération de terrain, de me couvrir de chaux vive pour que je pue un peu moins. Je suis gâté : j’ai une mort propre, une mort à l’hôpital.

Mes amis, j’écris ce petit mot pour vous dire que je vous aime, que je pars avec la fierté de vous avoir connus, l’orgueil d’avoir été choisi et apprécié par vous, et que notre amitié fut sans doute le plus elle œuvre de ma vie. C’est étrange, l’amitié. Alors qu’en amour, on parle d’amour, entre vrais amis on ne parle pas d’amitié. L’amitié, on la fait sans la nommer ni la commenter. C’est fort et silencieux. C’est pudique. C’est viril. C’est le romantisme des hommes. Elle doit être beaucoup plus profonde et solide que l’amour pour qu’on ne la disperse pas sottement en mots, en déclarations, en poèmes, en lettres. Elle doit être beaucoup plus satisfaisante que le sexe puisqu’elle ne se confond pas avec le plaisir et les démangeaisons de peau. En mourant, c’est à ce grand mystère silencieux que je songe et je lui rends hommage.

Mes amis, je vous ai vu mal rasés, crottés, de mauvaise humeur, en train de vous gratter, de péter, de roter, de chier des diarrhées infinies, et pourtant je n’ai jamais cessé de vous aimer. J’en aurais sans doute voulu à une femme de m’imposer toutes ces misères, je l’aurais quittée, répudiée. Vous pas. Au contraire. Chaque fois que je vous voyais plus vulnérables, je vous aimais davantage. C’est injuste, n’est-ce pas ? L’homme et la femme ne s’aimeront jamais aussi authentiquement que deux amis parce que leur relation est pourrie par la séduction. Ils jouent un rôle. Pire, ils cherchent chacun le beau rôle. Théâtre. Comédie. Mensonge. Il n’y a pas de sécurité en amour car chacun pense qu’il doit dissimuler, qu’il ne peut être aimé tel qu’il est. Apparence. Fausse façade. Un grand amour, c’est un mensonge réussi et constamment renouvelé. Une amitié, c’est une vérité qui s’impose. L’amitié est nue, l’amour fardé.

Mes amis, je vous aime donc tels que vous êtes. Neumann, trop beau, trop brun, trop intelligent, trop doué, trop secoué par le doute, je t’aime. Bernstein, je t’aime quand tu boudes, quand tu peins, quand tu râles, quand tu fais des saletés avec d’autres hommes. Oui, tous les deux, je vous aime dans tous vos états.

Ne souhaitez pas que je survive à cette nuit. Car si je vous revois, je vous dirai tout cela de vive voix, les yeux dans les yeux, et vous serez terriblement gênés. S’il y a un paradis, une vie après la vie, je vous y attends : je veux vous y voir arriver très très vieux, très très riches, couverts d’honneurs, avec vos toiles exposées dans les musées du monde entier ; prenez votre temps, je serai patient. S’il n’y a rien, que du néant, j’y échapperai en pensant à la force des sentiments qui nous ont unis et, tant pis pour le néant, je vous attendrai quand même.

Pour toujours votre ami.

Adolf H (Pages 209 à 211)

Lettre

Extrait de

La part de l'autre

Eric-Emmanuel Schmitt

Editions Albin Michel - Le Livre de Poche